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Regards sur la retraite

Vous avez fait quoi pendant cette période ? Vous étiez en vacances ?

Chronique d'une aidante au présent.
Une pochette de cuir patiné posée sur une table en bois ancien, à côté d'une tasse de thé et d'un petit vase de fleurs séchées, dans la lumière douce d'un intérieur calme

Aux entretiens d'embauche, on m'a demandé plus d'une fois ce que j'avais « fait » pendant ces années-là. Récemment encore, lors d'un entretien dans le secteur retraite, un recruteur m'a posé la question textuellement : « Vous avez fait quoi pendant ces 6 mois ? Vous étiez en vacances ? »

La question, à elle seule, dit ce qu'on pense des aidants : leur temps n'est pas un travail, c'est un trou. Une parenthèse à expliquer. Une suspicion à justifier. Le regard recruteur qui se pose sur un CV où certaines années sont « creuses » repose entièrement sur cette idée. Si vous n'étiez pas en poste, vous étiez ailleurs. Et ailleurs, ce ne peut être qu'un nulle part.

Pourtant, ces années-là, je n'étais pas en vacances. J'étais aidante et je le suis toujours.

7,1 millions de personnes, et un statut qui n'existe pas vraiment

Selon la dernière étude Autonomie-Ménages de la DREES publiée en décembre 2025, 7,1 millions de personnes en France apportent une aide régulière à un proche en situation de handicap ou de perte d'autonomie. Soit 11 % de la population de cinq ans ou plus. Six aidants sur dix sont en activité professionnelle ou étudient. Et trois aidants sur dix accompagnent leur proche seuls, sans aucun co-aidant, ni proche ni professionnel.

Ces chiffres veulent dire quelque chose de simple et de massif. Une part substantielle de la population active française combine, en parallèle de son emploi, une activité d'aide qui peut représenter des heures, des journées, parfois davantage que le travail rémunéré lui-même. Et un salarié sur quatre sera concerné d'ici 2030, selon les projections de l'OCIRP.

Pour les cas les plus lourds, la même enquête DREES indique que 11 % des aidants apportent 35 heures ou plus d'aide par semaine. Soit l'équivalent d'un temps plein, en plus du reste. Sans congés payés, sans week-ends, sans horaires de nuit majorés, sans treizième mois.

Et pourtant, dans le langage courant comme dans le langage administratif, ces personnes ne sont pas désignées comme exerçant une activité. Elles sont des « proches aidants ». Le mot existe depuis la loi d'adaptation de la société au vieillissement de 2015, qui a posé une définition juridique du statut. Mais il existe surtout dans les discours. Sur un bulletin de paie, sur une fiche de poste, sur un dossier de carrière, l'aidance n'apparaît nulle part.

Le baromètre annuel de l'aidance, conduit en 2024 par BVA pour le Collectif Je t'Aide, ajoute une donnée révélatrice : un aidant sur trois ne se reconnaît même pas comme tel. On fait, sans nommer. On donne, sans compter. On porte, sans comptabiliser.

Ce que ce statut produit dans une carrière

Voici ce que les chiffres ne disent pas, et que je vois en tant que professionnelle de la retraite, mais aussi en tant qu'aidante moi-même.

Quand on est aidant, on ne « choisit » pas son temps partiel : on l'accepte parce que le temps plein devient impossible. On ne « choisit » pas son arrêt maladie : il arrive parce que le corps craque. Selon le Baromètre Fragilités 2025 de Malakoff Humanis, 44 % des salariés aidants déclarent être en situation d'épuisement professionnel, et 50 % avoir du mal à concilier vie personnelle et professionnelle. Le système, tel qu'il est aujourd'hui, fait craquer ceux qui portent.

On ne « choisit » pas non plus son année sans emploi : elle s'impose parce que la situation du proche nécessite une présence que personne d'autre ne peut assurer.

Sur le relevé de carrière qui finira un jour entre mes mains, dans mon cabinet, ces choix imposés laissent des traces : trimestres incomplets, points cotisés en moins, salaires de référence abaissés. Les dispositifs existent pour limiter la casse : l'Affiliation gratuite à l'assurance vieillesse des aidants familiaux (AVA), la majoration de durée d'assurance pour enfant handicapé, l'Allocation Journalière du Proche Aidant (AJPA), revalorisée à 66,64 € par jour au 1er janvier 2026. Mais ces dispositifs sont mal connus, mal compris, et très inégalement activés. Beaucoup d'aidants découvrent, au moment de leur dossier retraite, qu'ils auraient pu bénéficier de droits qu'ils n'ont jamais demandés.

Ce qui ne se voit pas non plus, c'est l'effet sur les opportunités professionnelles. Les promotions qu'on ne peut pas accepter parce qu'elles supposent des déplacements. Les postes qu'on ne candidate pas parce que le rythme serait intenable. Les formations qu'on remet à plus tard parce que le soir, on n'en peut plus. Les « trous » dans le CV qui sont en réalité des décisions sous contrainte, prises pour quelqu'un d'autre.

Et puis il y a les entretiens. Ceux où on vous demande ce que vous avez fait pendant l'année creuse. Ceux où on vous fait remarquer que vous « ne restez pas longtemps » chez vos employeurs. Ceux où on vous laisse comprendre que votre profil interroge, que votre engagement professionnel paraît fragile, que votre disponibilité est une question.

À aucun moment, ces personnes ne pensent à demander : qu'est-ce qui s'est passé d'autre dans votre vie pendant cette période ?

Ce que je vis, au présent

Mon fils est en situation de handicap. L'école où il était inscrit n'a pas su lui apprendre à lire et à écrire. À un moment donné, il a fallu choisir : continuer à m'épuiser dans un système qui ne fonctionnait pas pour lui, ou prendre la responsabilité de son instruction moi-même.

J'ai fait le second choix. Pendant un an, je l'ai instruit à la maison. C'est cette année-là qui apparaît comme un trou sur mon CV. Cette année-là pendant laquelle, selon une recruteuse, j'aurais été « en vacances ».

Je ne dis pas cela pour me plaindre, ni pour invoquer un statut particulier. Je le dis parce que je suis loin d'être un cas isolé. Des centaines de milliers de parents, de conjoints, d'enfants devenus parents de leurs propres parents font cela en France, chaque jour. Et la plupart le font dans le silence, parce que le dire à voix haute, dans un milieu professionnel, c'est s'exposer à ce regard interrogateur qui se pose ensuite sur leur fiabilité.

Je suis toujours aidante. Cela ne s'arrête pas. Aujourd'hui, mon fils va mieux. Il lit, il écrit. Mais l'aidance, elle, continue, sous d'autres formes, à d'autres rythmes. Comme pour la quasi-totalité des aidants : ce n'est jamais une parenthèse, c'est une part durable de la vie.

Le grand écart des professionnels de la retraite

Le secteur dans lequel j'ai construit ma carrière est, par essence, un secteur de l'accompagnement. Caisses de retraite, mutuelles, institutions de prévoyance, cabinets d'expertise, conseillers en protection sociale : tous, sans exception, ont fait de « l'accompagnement client » leur argument central. Sur les réseaux sociaux, sur leurs sites internet, dans les présentations commerciales, dans les rapports d'activité, ces mots reviennent en boucle. Accompagner. Soutenir. Être à vos côtés. Vous éclairer dans les moments-clés de la vie. Vous lever de la charge mentale que peut représenter le passage à la retraite.

Et c'est sincère, dans bien des cas. Beaucoup de professionnels de mon secteur croient en cette mission. Beaucoup la portent avec exigence et avec rigueur.

Mais il existe une dissonance qu'il faut nommer, parce qu'elle me semble structurelle : ces mêmes institutions, ces mêmes cabinets, ces mêmes branches professionnelles ne savent pas, ou ne veulent pas, accompagner leurs propres salariés aidants.

Les enquêtes le montrent. Selon l'Observatoire OCIRP/Viavoice 2025, seuls 34 % des salariés aidants ont informé leur employeur de leur situation. Les deux tiers la cachent. Le sujet reste tabou pour 59 % des DRH et 49 % des managers. Et plus grave encore, pour 67 % des managers et 62 % des DRH, être aidant constitue un frein important à l'évolution professionnelle. Autrement dit, ceux-là mêmes qui pourraient soutenir savent que le statut pénalise et le confirment.

La plupart des entreprises se contentent d'aménagements horaires et de congés spécifiques, c'est-à-dire de mesures défensives qui limitent les départs, pas qui reconnaissent le statut. Très peu d'employeurs se demandent ce que ça change concrètement, dans une vie de bureau, d'avoir un enfant handicapé qu'on instruit le soir, un parent en perte d'autonomie qu'on accompagne le week-end, un conjoint malade dont on vide les poches d'aiguilles le matin.

Cette dissonance n'est pas anecdotique. Elle est systémique. Le secteur qui vend de l'accompagnement à ses clients reste, en interne, structuré comme tous les autres : performance, présence, disponibilité. Quand vous demandez de la souplesse pour une situation d'aidance, on vous regarde comme si vous demandiez un avantage. Quand vous demandez à comprendre vos droits internes, on vous renvoie à la charte. Quand vous craquez, on vous propose une rupture conventionnelle.

J'ai connu cela en tant que salariée. Je l'ai retrouvé en tant que sous-traitante. Le cadre changeait, les difficultés restaient les mêmes : un secteur qui parle d'accompagnement à ses clients, et qui peine à le mettre en pratique avec celles et ceux qui le servent. La fatigue de la dissonance, à un moment, devient impossible à porter. Travailler dans un environnement qui prônait à longueur de plaquette commerciale l'accompagnement des assurés en transition, et constater que ce même environnement ne savait pas accompagner ses propres collaborateurs en transition, c'est un grand écart qui finit par ne plus tenir.

J'ai donc choisi de construire mon cabinet, en indépendance complète, à mon rythme, en respectant ma double activité : experte retraite le jour, aidante toujours. Ce n'est pas une revanche. C'est un alignement. Je me dis que mon discours sur l'accompagnement aura plus de poids si la manière dont je vis et travaille en respecte les principes.

Ce que ça change dans mon métier

Cette expérience, je crois utile de la nommer ici, parce qu'elle a profondément modifié ma façon de pratiquer.

Quand un client arrive dans mon cabinet et que je lis son relevé de carrière, je vois des choses que d'autres ne verraient pas. Une période où l'épouse a travaillé à mi-temps : ce n'est peut-être pas un choix d'équilibre vie pro-vie perso, c'est peut-être une réponse à un parent qui basculait dans la dépendance. Une année sans emploi entre deux postes : ce n'est peut-être pas un « manque d'engagement », c'est peut-être un enfant malade. Un changement d'employeur dans une période courte : ce n'est peut-être pas une instabilité, c'est peut-être un déménagement contraint pour rapprocher l'aidant de l'aidé.

Je pose ces questions, désormais. Pas pour « intruser » dans la vie privée de mes clients, mais parce que ces situations cachent souvent des droits non activés. Une majoration de durée d'assurance non demandée. Une AVA jamais sollicitée. Un trimestre assimilé jamais comptabilisé…

Quand je détecte ces oublis, je les corrige avec la caisse. Et je vois souvent, dans les yeux des personnes en face de moi, quelque chose qui n'est pas seulement de la satisfaction technique. C'est de la reconnaissance. La reconnaissance, enfin, que ces années-là ont eu lieu, qu'elles comptent, et qu'elles méritent d'apparaître dans le calcul d'une retraite.

Ce que je voudrais qu'on retienne

Cet article n'est pas une plainte. Ce n'est pas non plus un manifeste. C'est une observation formulée par quelqu'un qui voit la question depuis trois côtés à la fois : comme experte qui lit des dossiers, comme aidante qui vit le statut, et comme professionnelle qui a fini par quitter un système incapable de tenir ses propres promesses.

L'aidance est un travail. Massif, durable, vital pour la société. Sans cette armée silencieuse de 7,1 millions de personnes, le système médico-social français s'effondrerait du jour au lendemain.

Mais ce travail ne porte pas de nom dans le langage de l'entreprise, de la carrière et de la retraite. Et ce non-nom produit des effets concrets : des recruteurs qui parlent de vacances, des collègues qui parlent de manque d'engagement, des relevés de carrière qui parlent de trimestres manquants, et des institutions qui prônent l'accompagnement sans savoir le faire chez elles.

Je crois que c'est ce non-nom qui doit changer en premier. Avant les politiques publiques. Avant les dispositifs. Avant les dispositions juridiques. Le simple fait, pour un aidant, de dire à voix haute « je suis aidant », et de le dire dans un cadre professionnel, est déjà un acte qui déplace quelque chose. Cet article veut humblement le faire.

En pratique, ce week-end

Trois temps d'attention, à prendre pour vous-même ou pour un proche, selon votre place dans la chaîne.

  1. Si vous êtes aidant et que vous ne vous reconnaissez pas comme tel, prenez un moment pour vous demander pourquoi. Un aidant sur trois ne se reconnaît pas, selon le baromètre BVA 2024. Cette non-reconnaissance a des conséquences concrètes sur les droits que vous activez ou n'activez pas.
  2. Si vous accompagnez un proche depuis plus de quelques mois, vérifiez ce que vous savez des dispositifs existants. L'AVA (Affiliation gratuite à l'assurance vieillesse des aidants familiaux), la majoration de durée d'assurance pour enfant handicapé, l'AJPA (Allocation Journalière du Proche Aidant), les trimestres assimilés. La caisse de retraite ne vous appellera pas pour vous demander si vous voulez les activer. C'est à vous de le faire.
  3. Si vous êtes employeur, manager, ou recruteur, posez-vous une seule question. Que feriez-vous, dans votre équipe, d'un collaborateur qui vous dirait demain qu'il est aidant ? Si la réponse vous met mal à l'aise, c'est probablement parce qu'elle révèle quelque chose qui mérite d'être travaillé bien au-delà de la grille des congés payés.

Nommer ce qu'on fait, c'est déjà commencer à en faire reconnaître la valeur.

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Sources citées

Alexandrine Maldonado
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