Quand un client vient me voir pour la première fois, il arrive parfois avec une lettre de sa caisse, ou une brochure remise lors d'une réunion d'information. Sur la couverture, presque toujours, les mêmes mots : « bien vieillir ». Et presque toujours aussi, une photographie de personnes souriantes en train de marcher dans un parc.
Ce que je vois sur le visage de mes clients quand ils posent ces documents sur la table, ce n'est pas du tout ce que ces documents leur promettent. C'est, le plus souvent, un mélange d'agacement, d'épuisement et d'incompréhension. Et parfois cette phrase, prononcée à mi-voix : « Je ne sais même pas ce que ça veut dire. »
Cette expression « bien vieillir » est partout depuis quelques années. Dans les courriers institutionnels, dans les magazines pour seniors, dans les programmes municipaux, dans les publicités d'assurance. Personne ne la conteste. Tout le monde devrait apparemment vouloir y adhérer. Pourtant, à force de l'entendre, je crois utile de regarder de plus près d'où elle vient, ce qu'elle dit, et surtout ce qu'elle ne dit pas.
D'où vient cette expression
L'expression « bien vieillir » n'est pas une formule poétique née dans la conversation populaire. C'est une notion politique et institutionnelle, datée précisément.
L'Organisation mondiale de la santé a posé les fondations du concept lors de la Deuxième Assemblée mondiale sur le vieillissement, à Madrid, en 2002, sous le terme de « vieillissement actif ». La France a ensuite mis en place son premier programme national « Bien vieillir » en 2003, devenu en 2007 un Plan national structuré autour de neuf axes et trente-six mesures, destiné principalement aux personnes de cinquante-cinq à soixante-quinze ans. La logique est restée la même depuis, jusqu'à la Stratégie nationale Bien Vieillir publiée en 2023 par le Ministère des Solidarités.
Le but officiel est légitime : prévenir la perte d'autonomie, encourager l'activité physique, promouvoir la nutrition, favoriser le lien social. Personne de raisonnable ne s'opposerait à ces objectifs.
Mais le langage, lui, mérite d'être interrogé. Parce que « bien vieillir » suppose qu'il existe une bonne manière de vieillir, et donc, par contraste, une mauvaise. Et celui qui décide de la frontière entre les deux n'est pas le vieillissant lui-même.
Ce que l'expression désigne en creux
Quand une institution vous dit qu'elle veut vous aider à « bien vieillir », elle vous renvoie une image en miroir : celle d'une personne qui pourrait, sans son aide, mal vieillir.
Mal vieillir, dans cet imaginaire, c'est : ne pas faire de sport, ne pas surveiller son alimentation, ne pas entretenir de lien social, refuser les dépistages, ne pas s'engager dans la vie associative. C'est, en somme, ne pas faire ce qu'on attend de vous.
Et c'est là que le glissement se produit. Bien vieillir cesse d'être un état souhaitable pour devenir une assignation comportementale. Il y a une forme acceptée de vieillesse, et il y a tout le reste, qui devient un échec à corriger.
C'est ce qui dérange, et ce qui dérange légitimement. Parce que la majorité des gens ne choisissent pas leur manière de vieillir. Ils vieillissent avec ce qu'ils ont : un corps qui a travaillé quarante ans, un budget qui ne permet pas tout, une santé fragile, une famille qui s'éloigne ou qui pèse, un veuvage qui change tout. Leur trajectoire n'est pas un choix d'hygiène de vie. C'est une histoire.
Quand cette histoire ne ressemble pas au scénario du bien vieillir, ces personnes se retrouvent en position d'accusées implicites. Et cela, beaucoup de mes clients le ressentent sans pouvoir le nommer.
Le glissement administratif à cinquante ans
Il y a une autre dimension, plus discrète mais bien réelle, dans cette construction du bien vieillir : le moment où elle commence à s'appliquer à vous.
Pendant des décennies, on est resté soi-même : actif, professionnel, citoyen, parent. Et puis, vers cinquante ans, quelque chose change dans le regard administratif et institutionnel. Vous basculez progressivement dans une catégorie nouvelle : celle de senior, ou de personne avançant en âge, selon les terminologies officielles.
Ce basculement se manifeste de manière concrète. Les invitations aux dépistages organisés arrivent dans la boîte aux lettres : c'est normal et c'est utile, et il est très important de s'y soumettre car les dépistages organisés sauvent des vies. Les bilans de santé proposés par l'Assurance Maladie deviennent réguliers. Les courriers des caisses commencent à parler de préparation à la retraite. Les magazines qu'on vous propose dans les salles d'attente changent de ligne éditoriale. Les publicités qui apparaissent dans votre quotidien évoluent : assurances obsèques, mutuelles seniors, résidences services.
Aucun de ces éléments n'est en soi malveillant. Mais leur accumulation produit un effet : sans qu'on l'ait demandé, on est désigné comme appartenant à une catégorie à laquelle on ne s'identifiait pas hier. La catégorie de ceux pour qui le vieillissement devient le sujet principal.
Et c'est là, je crois, que l'expression « bien vieillir » devient particulièrement pesante. Elle arrive en même temps que ce basculement. Elle l'accompagne, elle le commente, elle prétend l'organiser. Comme si, à partir d'un certain âge, le sujet de votre vie devenait le fait même de vieillir.
Ce que je vois en cabinet
Je ne suis pas sociologue. Je suis experte retraite. Mais à force de recevoir des personnes qui préparent leur départ ou qui viennent de le passer, je vois quelque chose de récurrent : les gens ne se reconnaissent pas dans le mot qu'on leur applique.
L'homme qui vient me voir à soixante-deux ans, qui est encore en pleine activité, qui dirige une équipe, qui a des projets : il n'est pas en train de bien vieillir. Il est en train de vivre. Le fait qu'il prépare un dossier de retraite ne le transforme pas instantanément en personne âgée à accompagner.
La femme qui prend sa retraite à soixante-quatre ans après avoir élevé seule ses enfants et travaillé en parallèle : elle n'est pas en quête d'un programme institutionnel pour bien vieillir. Elle veut surtout savoir si sa pension va lui permettre de payer son loyer, et si elle pourra encore aider sa fille qui a un enfant en bas âge.
Le couple qui vient ensemble, l'un à soixante ans, l'autre à cinquante-huit, et qui me dit clairement : « On ne sait pas ce qu'on a envie de faire ensuite, mais on sait qu'on n'a pas envie qu'on nous dise quoi faire. »
Tous ces gens ont en commun une chose : ils refusent silencieusement l'assignation. Ils ne veulent pas être des seniors à programme. Ils veulent rester ce qu'ils ont toujours été : des personnes qui décident pour elles-mêmes.
Ce qui pourrait être dit autrement
Je ne propose pas de remplacer bien vieillir par un autre slogan, ce serait reproduire le même schéma.
Mais je remarque que les mots qui me parlent le plus quand mes clients me décrivent ce qu'ils veulent vivre après la retraite sont rarement ceux des programmes officiels. Ils parlent plutôt de continuité (continuer à être qui ils sont), de liberté (pouvoir choisir leurs journées), d'utilité (rester utiles à quelqu'un, à quelque chose), parfois de paix (ne plus subir les contraintes du travail).
Aucune de ces aspirations n'est traduisible en programme institutionnel, parce qu'aucune n'est mesurable en indicateurs de prévention. Et c'est sans doute pour ça qu'elles disparaissent du langage public, au profit de mots qui se laissent compter.
Le mot bien vieillir est utile aux institutions. Il les aide à structurer des plans, à allouer des budgets, à mesurer l'efficacité de l'action publique. Il rend la vieillesse gouvernable.
Mais il appartient aux institutions, pas à vous.
Une nuance importante
Ce que je viens d'écrire ne signifie pas qu'il faut rejeter en bloc tous les dispositifs publics liés au vieillissement. Au contraire. Les dépistages sauvent des vies, les bilans de santé sont précieux, les programmes de prévention de la perte d'autonomie sont utiles, et les politiques publiques en faveur des aînés sont nécessaires dans une société qui vieillit.
Mais ces dispositifs gagnent à être utilisés, pas subis. Et pour ne pas les subir, il faut commencer par reconnaître qu'ils ne disent pas tout de votre vie. Ils en organisent une partie, celle qui concerne votre santé physique et votre intégration sociale. C'est précieux. Mais ce n'est pas tout.
Le reste vous appartient. Et ce reste, vous êtes la seule personne qualifiée pour le nommer.
En pratique, ce week-end
Trois petits exercices d'attention, sans prétention, à faire pour vous-même cette semaine.
- Quand vous lisez ou entendez l'expression « bien vieillir », observez votre réaction intérieure. Si elle vous agace ou vous fatigue, ce n'est pas un défaut de votre part : c'est une information sur la distance qui existe entre cette expression et votre propre histoire.
- Demandez-vous ce que vous voudriez dire à la place. Pas pour proposer un nouveau slogan, juste pour vous-même. Quel mot décrit mieux ce que vous voulez vivre dans les années qui viennent ? Continuer ? Choisir ? Ralentir ? Aimer ? Travailler autrement ? Ce mot vous appartient, et il vaut mieux que celui qu'on vous propose par défaut.
- Et si vous accompagnez un parent ou un conjoint qui aborde cette période de la vie, prêtez attention au vocabulaire que vous utilisez. Parler de quelqu'un comme d'une personne âgée à protéger ou comme d'une personne qui vit une nouvelle étape ne produit pas du tout les mêmes effets, ni sur lui ni sur vous.
Le langage qu'on accepte d'utiliser pour parler de soi finit par modeler la manière dont on se regarde.