Un ingénieur qui a passé vingt-cinq ans chez un grand constructeur automobile avant de basculer dans l'informatique vient me voir un matin. Il a 60 ans. Sa pension est prévue dans quatre ans. Il a commencé à regarder son relevé de carrière la semaine dernière, pour la première fois.
Il me tend son document. Je le regarde. Il y a une année manquante au passage du constructeur à la société de services. Un mois où il a été en maladie, mal reporté. Deux périodes qui se chevauchent à cause d'une double affiliation. Rien de dramatique, mais rien de net non plus.
Je lui pose la question que je pose toujours : « Vous y avez pensé quand, pour la première fois, à regarder tout ça ? »
Sa réponse : « Jamais. Mais cette semaine, un collègue m'a dit qu'il avait perdu six trimestres à cause d'une erreur de sa caisse. Du coup, j'ai regardé. »
Cet homme n'est pas négligent. Il est cadre depuis trente ans. Il pilote des projets à plusieurs millions d'euros. Il gère son épargne, suit sa mutuelle, lit ses contrats avant de signer. Mais sa retraite, il ne l'a jamais regardée. Comme tout le monde ou presque.
Pourquoi on ne s'intéresse pas à sa retraite avant d'y être
Les économistes comportementaux ont donné un nom à ce phénomène : le biais de présent, ou plus précisément l'hyperbolic discounting. Les travaux de Daniel Kahneman (prix Nobel 2002) et de Richard Thaler (prix Nobel 2017) ont établi que notre cerveau valorise beaucoup plus un bénéfice immédiat qu'un bénéfice lointain, même si ce dernier est mathématiquement plus important.
Dit autrement : recevoir 100 euros aujourd'hui nous fait plus plaisir que recevoir 200 euros dans dix ans. Pourtant, 200 euros dans dix ans est la meilleure option rationnelle dans la plupart des cas. Mais notre cerveau n'est pas rationnel. Il est actuel.
Cela produit trois effets concrets sur la préparation de la retraite.
1. L'illusion du temps disponible. À 45 ans, la retraite semble abstraite. À 55 ans, elle paraît encore lointaine. À 60 ans, elle est perçue comme imminente, mais on pense avoir encore le temps. C'est seulement à 62 ou 63 ans, face au dossier à déposer, que beaucoup découvrent la complexité de leur propre carrière.
2. La préférence pour le tangible. Un problème concret aujourd'hui (un dossier urgent au bureau, une voiture à réparer) mobilise immédiatement. Un relevé de carrière à vérifier ne déclenche rien : il n'y a pas de douleur, pas d'urgence ressentie. Le cerveau classe automatiquement cette tâche dans la pile « plus tard ».
3. La crainte inconsciente de découvrir un problème. Regarder son relevé, c'est prendre le risque de constater qu'il manque quelque chose, que la pension sera plus basse que prévu, que les calculs qu'on se faisait étaient faux. Beaucoup reportent cet examen pour ne pas avoir à affronter une nouvelle possiblement désagréable.
Ce qui s'ajoute au biais individuel : le silence collectif
Le biais cognitif n'explique pas tout. Il se combine à quelque chose de plus large : notre société ne crée pas les conditions d'une anticipation précoce.
L'entretien information retraite est accessible dès 45 ans. Pratiquement personne ne le demande avant 55 ans, et beaucoup attendent 60. Les entreprises ont longtemps cessé de préparer leurs cadres à leur départ, faute de temps ou de budget. Les conseillers patrimoniaux parlent volontiers d'épargne et de placements, rarement de vérification de carrière. L'école n'aborde jamais le sujet, sauf marginalement.
Résultat : l'ensemble des signaux sociaux dit « ce n'est pas urgent », au moment même où notre cerveau individuel est déjà programmé pour le penser.
C'est ce qui produit ce qu'on voit dans les cabinets de conseil retraite : des clients qui arrivent tard, souvent trop tard, avec des demandes qui auraient dû être traitées cinq ou dix ans plus tôt.
Ce que « tard » signifie concrètement
Permettez-moi trois cas de mon cabinet, anonymisés, pour montrer ce que ce « tard » veut dire.
Le cadre qui avait travaillé à Londres. Il avait passé huit ans dans une grande banque d'affaires britannique, entre 1994 et 2002. Il avait changé d'emploi plusieurs fois, connu deux périodes de chômage indemnisé. Quand il est venu me voir pour préparer sa liquidation prévue au 1er avril 2022, il restait à peine trois mois. Le formulaire de totalisation européenne (E205) n'avait jamais été demandé. Les deux périodes de chômage n'étaient pas enregistrées au régime de base. Il a fallu engager une procédure de réclamation avec la CNAV, une copie au médiateur, une copie au Défenseur des Droits. Sa pension a été versée avec plusieurs mois de retard. Ces mois, il ne les récupérera jamais.
Le cadre commercial aux points fantômes. Un ancien cadre supérieur qui s'était aperçu, un an avant son départ, que ses points de retraite complémentaire de 1999 étaient manquants. Pas oubliés : les cotisations avaient bien été prélevées sur son bulletin de salaire, mais la caisse AGIRC Tranche B ne les avait jamais reportées. Pour reconstituer le droit, il a fallu retrouver une attestation d'affiliation de 2000, émise par une caisse qui n'existe plus sous le même nom. Le dossier a été corrigé, mais le travail a mobilisé six mois.
L'ingénieur qui croyait tout en ordre. L'homme du début de cet article, celui qui n'avait jamais regardé avant 60 ans. Quand nous avons fait la lecture complète de son relevé, il manquait une année entière dans le passage d'un employeur à l'autre, mal reportée à cause d'un chevauchement de cotisations. Il avait encore quatre ans avant son départ. Il s'en est sorti, et sa régularisation s'est bien passée. Mais s'il avait attendu encore deux ans, il aurait été dans la même situation que les deux premiers.
Dans les trois cas, l'anomalie existait depuis vingt ans. Dans les trois cas, elle aurait pu être détectée et corrigée à n'importe quel moment entre 40 et 55 ans, sans pression, sans urgence. Dans les trois cas, elle n'a été vue que tard, sous la contrainte du départ imminent.
Ce qui se passe quand on regarde tôt
Les personnes qui viennent consulter à 50 ans, quand elles existent, ont un profil très différent. Elles découvrent en général deux ou trois petites anomalies. Elles ont le temps de rassembler les justificatifs tranquillement. Les caisses n'ont pas la pression du départ imminent, elles traitent les dossiers dans des délais ordinaires. Les régularisations s'intègrent naturellement à la trajectoire.
Surtout, la vérification précoce ouvre un espace stratégique. Quand il reste dix ou quinze ans avant le départ, il est encore temps d'ajuster : racheter des trimestres d'études si le rapport rentabilité-coût est bon, décaler une date de départ, envisager un cumul emploi-retraite, ou simplement choisir entre plusieurs dispositifs en connaissance de cause.
À deux ans du départ, cet espace stratégique a presque disparu. Il ne reste plus qu'à réparer.
En pratique, ce week-end
Si vous avez entre 50 et 60 ans et que vous n'avez jamais vraiment regardé votre retraite, voici trois gestes concrets à faire dans les jours qui viennent, sans attendre, sans payer quoi que ce soit :
- Connectez-vous sur info-retraite.fr. Téléchargez votre Relevé Individuel de Situation (RIS). Imprimez-le.
- Prenez dix minutes pour repérer les trous. Une période qui ne figure pas alors que vous y avez travaillé. Un changement d'employeur avec une année incomplète. Des trimestres qui paraissent trop peu nombreux par rapport à votre souvenir. N'essayez pas de comprendre, juste de repérer.
- Demandez votre Entretien Information Retraite. C'est gratuit, c'est votre droit dès 45 ans, et cela ouvre votre dossier sans engager de procédure. Le simple fait de le demander va vous faire entrer dans le circuit de vérification.
Ces trois gestes ne règlent rien. Ils commencent. Et dans ce domaine, commencer dix ans avant au lieu de six mois avant change pratiquement tout.