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Regards sur la retraite

Cumul emploi-retraite

pour le portefeuille, ou pour le moral ?
Une serviette en cuir marron patiné posée sur le dossier d'une chaise de bureau, avec une veste suspendue et des lunettes de lecture en arrière-plan, dans la lumière dorée d'une fenêtre

Quand un client vient me voir pour préparer son cumul emploi-retraite, il commence presque toujours par parler d'argent. La pension est un peu juste, le coût de la vie a augmenté, il faut bien compléter. C'est la raison qu'on s'autorise à dire à voix haute, parce qu'elle est socialement acceptable.

Et puis, en milieu de rendez-vous, il arrive autre chose. Quelque chose comme : « Et puis, vous savez, je ne me voyais pas rester comme ça. »

Cette phrase-là, je l'ai entendue trop souvent pour qu'elle soit accidentelle. Elle dit que derrière la justification financière, il y en a une autre, qu'on n'a pas appris à dire : on retravaille aussi parce qu'on ne sait pas quoi faire de soi sans le travail.

Un mouvement de fond

Selon les chiffres officiels de la Caisse nationale d'assurance vieillesse, près de 672 000 retraités du régime général étaient en cumul emploi-retraite à la fin de l'année 2022. L'Insee, à travers son enquête Emploi en continu de 2023, observe que 13 % des retraités tous régimes confondus cumulent une activité et une pension.

Un sur huit. Ce n'est plus une marge.

Et le mouvement progresse. Une étude de la CNAV portant sur les profils des cumulants identifie trois catégories dominantes : 45 % sont des cadres, 31 % sont des femmes qui ont eu des périodes sans emploi durant leur carrière, 24 % sont des hommes avec des carrières longues partis en retraite anticipée.

Ces trois profils n'ont pas la même histoire, ni les mêmes motivations. Et c'est précisément ce qui rend le sujet intéressant : derrière le mot cumul, il y a au moins trois réalités différentes.

Première lecture : la pression financière, qui n'est plus marginale

Commençons quand même par l'argent, parce qu'il est réel.

La pension nette moyenne en France, selon le panorama 2024 de la DREES (données fin 2022), s'établit à 1 512 euros par mois. Mais cette moyenne masque des écarts considérables : les pensions des femmes restent inférieures de 38 % à celles des hommes, conséquence de carrières plus hachées, de temps partiels subis, de périodes d'aidance non comptabilisées.

Pour les retraités modestes, et pour beaucoup de classes moyennes propriétaires de leur logement mais aux revenus tendus, la retraite ne ressemble pas toujours à ce qu'on leur avait laissé imaginer. Le coût du logement, de la santé, de l'énergie a continué à grimper depuis 2022, alors que les pensions, indexées sur les prix, ne suivent jamais le rythme des salaires des actifs. L'érosion silencieuse du pouvoir d'achat des retraités s'est installée, et elle pèse.

Dans ce contexte, le profil « femmes ayant eu des périodes sans emploi » identifié par la CNAV (31 % des cumulants) se comprend immédiatement. Pour ces femmes qui touchent des pensions structurellement plus faibles, le cumul cesse d'être une option de confort. C'est une nécessité. Les missions de quelques heures par semaine, les remplacements ponctuels, les petits contrats viennent compléter ce que la pension ne couvre plus.

Mais cette première lecture, à elle seule, n'explique pas pourquoi 45 % des cumulants sont des cadres, dont les pensions sont en moyenne plus élevées. Quelque chose d'autre est à l'œuvre.

Deuxième lecture : la nouvelle culture du vieillir actif

Il y a vingt ans, partir à la retraite signifiait socialement quelque chose de précis : on quittait la scène. La retraite était un retrait, au sens propre. Aujourd'hui, ce modèle a profondément changé.

Les sexagénaires d'aujourd'hui sont la première génération qui a intériorisé le discours du bien vieillir, de la seconde vie, du projet de retraite. Les magazines, les livres, les conférences répètent depuis vingt ans qu'il faut rester actif, créer, transmettre, voyager, apprendre. Cette injonction culturelle a deux effets contradictoires.

D'un côté, elle libère. Elle autorise des choses qui étaient inenvisageables il y a une génération : reprendre des études à 65 ans, lancer une activité, voyager seul, refaire sa vie après un veuvage. Beaucoup de mes clients arrivent à la retraite avec des projets qu'ils n'auraient jamais formulés à voix haute trente ans plus tôt.

De l'autre, elle pèse. Elle transforme le repos en culpabilité. Elle laisse entendre que rester chez soi, ne rien faire, regarder la télévision, ce serait un échec moral. Le retraité qui s'autorise simplement à se reposer doit maintenant le justifier, parfois auprès de ses propres enfants, parfois auprès de lui-même.

Le cumul emploi-retraite devient alors une réponse à cette injonction sociale. Si on retravaille, on prouve qu'on est encore quelqu'un. Et personne ne pourra reprocher à un retraité actif de ne pas être à la hauteur de sa retraite.

Troisième lecture : ce qui se passe vraiment chez soi le lundi matin

Quand la conversation bifurque, en bout de rendez-vous, ce n'est jamais l'argent qui revient. C'est autre chose.

Voici ce que j'entends, dans le désordre, depuis vingt ans de cabinet :

« Je ne me sentais plus utile. »

« Mes enfants vivent loin, ma femme a son propre rythme, et moi je ne savais plus à quoi servir. »

« Mon ancien patron m'a rappelé pour une mission. C'était la première fois en six mois qu'on me proposait quelque chose. »

« Au début je l'ai fait pour l'argent. Maintenant je le ferais même gratuitement, mais je ne le dis pas. »

Le travail, pour beaucoup d'entre nous, ne procure pas seulement un revenu. Il procure une structure du temps (lundi matin, mardi midi, vendredi soir, des repères qui rythment la semaine), une place dans le tissu social (je suis ingénieur, je suis avocate, je suis chef d'équipe, donc je suis quelqu'un), et un rôle utile (on attend de moi quelque chose, donc j'existe pour quelqu'un).

Quand on s'arrête, ces trois fonctions disparaissent simultanément. Ce qui les remplace, le repos, la famille, les loisirs, peut combler les uns mais pas toujours les autres. Ceux qui se retrouvent sans rien pour structurer leurs journées, sans rôle reconnaissable, sans interlocuteurs qui attendent quelque chose d'eux, vivent un vide que personne ne leur avait décrit.

Le cumul emploi-retraite, pour ces personnes, est une prothèse identitaire. Il permet de continuer à répondre à la question « qu'est-ce que vous faites dans la vie ? » sans avoir à dire « rien ». Et derrière cette gymnastique sociale, il y a souvent une vraie peur : celle de s'effacer, de devenir invisible, de ne plus compter.

Le piège de l'auto-justification financière

L'argent reste la justification socialement la plus respectable pour reprendre une activité après la retraite. Personne ne reprochera à quelqu'un de compléter sa pension. En revanche, dire « je m'ennuie chez moi » ou « ma femme et moi avons besoin de pièces séparées dans la journée » reste socialement difficile.

Cette dissymétrie crée un effet pervers : on choisit le cumul emploi-retraite pour des raisons mêlées, mais on n'avance que la raison financière, y compris vis-à-vis de soi-même. Et comme la raison financière est rationnelle, elle ne se discute plus.

Pourtant, si la vraie raison est le besoin de se sentir utile, d'autres réponses existent : bénévolat associatif, conseil pro bono, transmission d'expertise, présidence d'un comité, écriture, mentorat. Ces réponses ne génèrent pas de revenus, mais elles règlent souvent mieux la question de fond.

Je ne dis pas que le cumul emploi-retraite est une mauvaise solution. Je dis que c'est une solution parmi d'autres à un problème mal nommé.

Et que ce qui mérite d'être nommé, justement, c'est la dimension psychologique et sociale du sujet. Parce qu'on ne traite pas un besoin de sens en signant un contrat de prestation.

Ce que je vois changer, en cabinet, depuis cinq ans

Ce que je remarque depuis quelques années, c'est que la conversation s'est déplacée. Les clients qui viennent me voir aujourd'hui pour préparer un cumul ne se présentent plus comme « obligés ». Ils disent davantage « je ne suis pas prêt à m'arrêter ». La nuance est importante.

Cela tient sans doute à la conjoncture. Trois réformes des retraites en quinze ans ont entamé la confiance institutionnelle, et beaucoup de futurs retraités ne croient plus que la pension calculée aujourd'hui sera celle qu'ils toucheront demain. Cela tient aussi à l'allongement de l'espérance de vie en bonne santé : à 64 ans, on n'a plus le même rapport au temps qu'à 60 ans il y a trente ans.

Mais cela tient surtout à un déplacement culturel plus profond : la frontière entre travailler et ne pas travailler n'est plus un seuil, c'est un continuum. Et beaucoup choisissent de s'y tenir, quelque part, parce qu'on n'y est ni dans la pleine activité d'avant, ni dans le retrait complet d'après.

C'est sans doute là qu'il faut chercher pour comprendre pourquoi le cumul emploi-retraite n'est plus un dispositif marginal, mais un fait social qui s'installe durablement.

En pratique, ce week-end

Si vous envisagez sérieusement le cumul emploi-retraite, voici trois gestes concrets à faire dans les jours qui viennent :

  1. Sur une feuille à part, écrivez en deux colonnes : « raisons financières » et « autres raisons ». Soyez honnête avec vous-même. Si la deuxième colonne est plus longue que la première, c'est probablement le bon moment d'explorer aussi des solutions non rémunérées (bénévolat, mentorat, transmission, association).
  2. Demandez-vous ce qui vous manquerait vraiment si vous arrêtiez de travailler complètement. Le rythme ? Les collègues ? La sensation d'être attendu quelque part ? La réponse à cette question dit beaucoup sur ce que le cumul est censé combler.
  3. Si la motivation principale est financière, vérifiez d'abord que votre pension est bien calculée, avant de prendre la décision de retravailler. Une carrière mal régularisée, des points oubliés, des trimestres assimilés non comptés peuvent rapporter, sur la durée, davantage qu'une activité ponctuelle. Cette vérification, c'est mon métier.
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Sources citées

Alexandrine Maldonado
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