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Regards sur la retraite

Le couple à la retraite

quand être ensemble devient un test
Deux tasses de café identiques en céramique crème posées côte à côte sur une table en bois, l'une fumante et l'autre à moitié vide, avec deux chaises de part et d'autre dans la lumière douce d'une fenêtre

Dans les dossiers que je reçois, il arrive régulièrement qu'un conjoint m'appelle, seul, pour un motif qui n'est apparemment que technique : vérifier un droit à la réversion, comprendre une pension, demander un avis sur un dispositif. Puis, après quelques minutes, la voix se trouble.

« Ce que je voulais vous demander aussi, c'est… je ne sais pas si mon mari et moi allons tenir une fois qu'il sera à la maison tout le temps. »

Je ne suis pas conseillère conjugale. Je n'ai pas la compétence pour répondre à cette question-là. Mais je l'entends assez régulièrement, depuis vingt ans, pour savoir qu'elle n'est pas anecdotique. Elle appartient à la retraite, même si personne ne la nomme dans les brochures.

Une transformation sociologique réelle

Une étude publiée par l'Ined (Institut national d'études démographiques) en février 2021, sous la signature de la chercheuse Anne Solaz, dresse un constat clair : les divorces et les remises en couple chez les cinquantenaires et au-delà sont devenus beaucoup plus fréquents en l'espace d'une génération.

Le chiffre qui parle le plus est celui-ci : parmi les personnes nées dans les années 1930, seuls 4 % des hommes et 5 % des femmes avaient connu plus d'une union à 50 ans. Trente ans plus tard, parmi les générations nées dans les années 1960, ce sont un quart des hommes et un quart des femmes qui ont déjà vécu au moins deux unions au même âge.

Autrement dit : ce qui était l'exception est devenu courant. Et l'Ined le formule ainsi, sobrement : « les divorces de seniors sont en hausse. »

Une dissymétrie supplémentaire mérite d'être nommée : les hommes reforment plus souvent un couple que les femmes, et l'écart se creuse avec l'âge. À 50 ans, ils ont un quart de chances de plus. À 73 ans, ils en ont trois fois plus. Cette inégalité de « marché des unions » pèse lourd sur les femmes seules après 60 ans, et constitue souvent un sujet à part entière, plus rarement discuté.

Pourquoi la retraite fait bouger le couple

Pendant la vie active, un couple s'organise autour du travail. Il se retrouve aux horaires que le travail laisse libres. Il négocie les territoires que le travail n'occupe pas. Le travail est un tiers permanent, souvent invisible, qui structure la vie à deux. Il dicte les rythmes, les absences, les retours, les fatigues.

À la retraite, ce tiers disparaît. Et le couple se retrouve seul avec lui-même.

Cette situation produit trois mouvements concrets, rarement anticipés.

Le premier : la cohabitation 24 heures sur 24. Pendant trente ou quarante ans, la plupart des couples n'ont jamais passé autant de temps ensemble qu'ils vont en passer dès le lundi suivant le départ. Cette proximité continue, qui ressemble en apparence à un retour en vacances, a en réalité un coût d'adaptation énorme. Le silence, qui était rare en journée, devient permanent. Les petites habitudes de chacun, qui ne se croisaient qu'en soirée, se heurtent toute la journée.

Le deuxième : la dissymétrie des rythmes. Beaucoup de couples arrivent à la retraite avec des attentes différentes. L'un veut voyager, l'autre a besoin de calme. L'un veut reprendre une activité, l'autre veut enfin s'arrêter. L'un veut redécouvrir le conjoint, l'autre veut d'abord se redécouvrir soi-même. Ces écarts existaient déjà avant, mais le travail les masquait. La retraite les rend visibles, simultanément.

Le troisième : la crise de sens partagée. Lorsque les deux conjoints vivent la même transition identitaire au même moment (qui suis-je maintenant que je ne travaille plus ?), le couple devient le lieu où cette crise se déverse. Et il n'a pas été construit pour ça : pendant trente ans, c'était précisément le travail qui permettait à chacun de se définir seul, avant de revenir au foyer avec une identité stable.

Le coût matériel asymétrique d'une séparation tardive

Lorsque la séparation se produit, ses conséquences ne sont pas équitablement réparties. C'est là un autre fait que les chiffres officiels documentent clairement.

Selon une étude de l'Insee Analyses Grand Est publiée en mars 2021, les femmes divorcées connaissent une baisse de niveau de vie médian de 25 % l'année de la séparation. Pour les hommes, cette baisse est de seulement 7 %.

Cet écart s'explique par plusieurs facteurs documentés par l'Insee : les femmes mariées sont moins souvent en emploi que les femmes pacsées ou en union libre, les mariages se rompent plus tard (à un âge médian de 47 ans), et 70 % des divorces concernent des couples avec enfant. L'écart hommes-femmes en matière d'activité, d'emploi et de salaire augmente avec l'âge, et il ne s'efface évidemment pas au moment de la séparation.

Pour une femme qui divorce à 60 ou 65 ans, cette dissymétrie devient une question retraite à part entière. Les droits acquis pendant le mariage, les pensions de réversion possibles ou perdues, la prestation compensatoire éventuelle, les conséquences sur le calcul de la retraite future : autant de sujets qui méritent une analyse spécifique avant la décision, pas après.

Ce que les couples qui tiennent font différemment

Ce que je constate dans mon cabinet, et qui n'est mesuré par aucune étude, c'est que les couples qui en parlent avant tiennent mieux. Pas ceux qui ont de grandes conversations existentielles sur l'avenir. Ceux qui parlent du mardi matin à 10 heures. De qui fait les courses. De qui a besoin de silence et à quel moment. De la pièce où chacun peut s'isoler. De si on prend des vacances séparées ou pas.

Ce sont ces sujets concrets, presque triviaux, qui déterminent la qualité de la vie à deux après le départ.

Les couples qui évitent ces conversations parce qu'elles semblent mesquines au regard de « l'amour » découvrent souvent, six mois après la retraite, que les micro-frictions du quotidien usent bien plus que les grandes divergences.

Le cas que j'ai souvent en cabinet

Une femme m'appelle pour préparer son dossier de réversion, quelques mois après le décès de son mari. La conversation technique se déroule comme prévu. Puis, vers la fin, elle me parle d'autre chose. Elle me dit qu'elle a rencontré quelqu'un, dans une activité associative qu'elle avait commencée après le départ à la retraite de son mari. Elle hésite. Pas seulement parce qu'elle ne sait pas si refaire sa vie coûte quelque chose dans son dossier de réversion, ça, je peux lui expliquer. Mais parce qu'elle ne sait pas si elle en a le droit moral. Ses enfants sont adultes, ils ne lui ont rien dit, ils n'ont rien à dire. Mais elle ressent cette hésitation, qui ne vient de personne d'extérieur.

Cette femme incarne quelque chose que je vois régulièrement : le veuvage ne ferme pas nécessairement la vie à deux. Pour beaucoup de femmes, l'écart d'espérance de vie entre conjoints fait du veuvage une période longue, parfois aussi longue que la vie de couple précédente. Pourtant, beaucoup vivent ces années comme si elles devaient être l'épilogue du premier couple, plutôt qu'une période qui appartient à elles seules.

Quand le couple bouge, le dossier bouge aussi

Je ne veux pas transformer cet article en fiche technique, ce n'est pas son objet. Mais il y a quelques éléments que mes clients découvrent souvent trop tard, et qu'il est juste de signaler ici.

Quand un couple change, le dossier retraite change aussi. La pension de réversion concerne le régime de base et les régimes complémentaires, avec des règles qui ne sont pas identiques selon les régimes. Un divorce tardif peut modifier la répartition des droits entre ex-conjoints. Un remariage peut supprimer, dans certains régimes, la réversion acquise lors du précédent mariage. Une recomposition familiale tardive a des effets sur la succession, la protection du survivant, et parfois sur les conditions mêmes de perception de certaines pensions.

Je n'entre pas dans le détail ici. Ces sujets méritent chacun leur propre analyse, et ils dépendent beaucoup du régime professionnel concerné. Mais il est utile de savoir qu'une modification de la situation conjugale après 60 ans n'est jamais neutre sur le plan retraite. Si vous êtes concernée par un changement en cours ou envisagé, c'est un moment où l'accompagnement d'un professionnel retraite, et souvent aussi d'un notaire, est précieux.

En pratique, ce week-end

Si cet article vous a parlé, voici trois gestes concrets à faire dans les jours qui viennent :

  1. Ayez une conversation concrète avec votre conjoint sur le mardi matin à 10 heures. Pas sur « comment va se passer notre retraite en général ». Sur un mardi matin précis, dans dix-huit mois ou dans deux ans. Qui fait quoi. Qui est où. Dans quelle pièce. Avec quel rythme. C'est inconfortable, mais c'est là que les frictions se préparent.
  2. Listez chacun de votre côté trois choses que vous voulez faire à la retraite. Puis comparez. Les écarts vous diront ce qui doit être anticipé. Les points communs vous diront ce qu'il ne faudra pas rater.
  3. Si un changement conjugal est en cours (divorce, séparation de fait, remariage envisagé, veuvage récent), posez la question retraite en même temps que les autres questions. Elle attendra rarement un bon moment pour se poser seule.
Pour aller plus loin
Les 5 questions à se poser 18 mois avant son départ
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Sources citées

Alexandrine Maldonado
Pédagogie Retraite · Pédagogie décalée, expertise sérieuse
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